SRPSKI
La litterature sur la Serbie


 


Alexis TROUDE



(Musée historique de la ville de Marseille,

9 octobre 2008)

 

 

1-   Une amitié politique et culturelle très ancienne (1815-1914)

 

A - Liens politiques, culturels et militaires France/Serbie (1900-1914)

 

Les liens entre la France et la petite Serbie étaient à la fois très solides et ténus depuis le retour de la dynastie des Karadjordjević en Serbie en 1903[1], mais ils dénotaient en même temps une profonde méconnaissance des Serbes et de la Serbie par les Français avant la Premiere Guerre mondiale.

 

Dans ce contexte, la France officielle se rapprocha de la Serbie, Piémont des Balkans. Le roi Pierre I° Karadjordjević, arrivé sur le trône en 1903, avait mené une politique totalement favorable à la France, ce qui changea complètement la politique française dans les années 1900 et 1910. Ayant fréquenté l’école militaire de Saint-Cyr à la fin des années 1860 puis participé à la guerre contre la Prusse aux côtés de la France, Pierre I° de Serbie était un monarque sur lequel la France pouvait s’appuyer[2].

 

Bien avant ce rapprochement diplomatique franco-serbe, la culture française s’était implantée dans la principauté de Serbie au XIX° siècle. Déjà en 1838, les Français avaient aidé le prince Miloš Obrenović à établir une Constitution et la langue française était enseignée dans les trois lycées dès 1848 et à la faculté de Belgrade à partir de 1880.

 

 Mais le contact le plus important avec le milieu culturel français fut l’envoi de jeunes boursiers serbes en France à partir du milieu du XIX° siècle. Cela avait le double avantage de les arracher à l’influence germanique- de Vuk Karadžić à Nikola Pašić, les figures éminentes de la Serbie avaient fait leurs études en Autriche-Hongrie ou en Allemagne- et à constituer un corps de diplomates et de fonctionnaires fidèles à la France. Ce qu’on a appelé les « Parisiens » eurent pour nom Jovan Marinović, Jevrem Grujić, Filip Hhristić, ou Milan Janković.

 

En 1889, sur 33 boursiers envoyés à l’étranger, 14 le furent à Paris. A partir du milieu du XIX° siècle, ils formaient une élite intellectuelle francophile qui allait influer sur le rapprochement entre la Serbie et la France. La conséquence en fut la présence d’hommes d’Etat proches de la France : en poste durant la Première Guerre mondiale, le Ministre des Finances Momčilo Ninčić et les ambassadeurs à Londres et à Paris avaient fait leurs études à Paris[3].

 

La colonie française à Belgrade n’était pas nombreuse au XIX° siècle, mais certains de ses membres avaient laissé des traces dans la vie publique de la Serbie ; le capitaine Magnant avait essayé de rétablir, après la paix de Paris, le transport fluvial sur la Save et le Danube et, en le reliant à la ligne Marseille-Galatz, de faire sortir le commerce serbe de sa dépendance vis-à-vis de l’Autriche.

 

Mais c’est surtout le capitaine de génie Hippolyte Mondain qui retiendra notre attention. Il fut envoyé dans une première mission à Belgrade pendant la guerre de Crimée (1853-55) puis, en 1861, il était nommé Ministre de la Guerre par le gouvernement serbe[4]. En l’espace de quelques années, il  dressa un plan d’ensemble des routes et défenses de la Serbie, refit le programme de l’école d’artillerie et forma un certain nombre de cadres militaires. Surtout, Mondain créa une armée de partisans rapidement mobilisable, la milice nationale serbe. En bon connaisseur des Balkans, il avait déjà constaté dans les années 1880 que « les manoeuvres s’exécutent avec un entrain et un ensemble qu’on serait loin d’espérer de troupes irrégulières » ; « le peuple serbe possède un goût inné pour les armes et des qualités nécessaires pour faire un peuple guerrier »[5].

 

 

     2-La Serbie comme clé stratégique des Balkans

 

 

La Serbie représentait en 1914 un allié important du dispositif diplomatique français. Comme le dit en 1916 l’historien Victor Bérard, la Serbie constituait, dans les Balkans, l’ « élément principal de notre politique face à l’expansionnisme germanique ». Or ces craintes furent reprises, de façon répétitive et alarmée, par les officiers du 3° bureau : ainsi le 7 octobre 1915 était souligné ce qui fut appelé le « plan allemand », c’est-à-dire « réaliser au travers du territoire serbe la continuité des échanges et des territoires autrichien, bulgare et turc »[6]. En effet, les Allemands contrôlaient en 1914 à la fois l’axe Vienne-Sofia-Istanbul par l’Orient-Express et la route de l’Orient par le Berlin-Bagdad-Bahn. Des rapports du 2° bureau sur les Balkans ressortait en 1915 le souci principal de la France : empêcher les Allemands d’aller plus en avant dans leur contrôle des richesses du Moyen-Orient, « terre de convoitises économiques et de rêves d’influence mondiale » pour l’Allemagne[7]. Pétrole de mer Caspienne, mines de fer et de charbon d’Irak ainsi que richesses agricoles de Turquie étaient pointées du doigt par le 2° bureau

 

Deuxième souci de la diplomatie française en 1914, comme le dit une note du 2° bureau du 7 octobre 1915, « la Quadruple Entente sait en effet à peu près maintenant quels sont ses adversaires dans les Balkans, mais elle ne sait pas quels sont ses amis ». La Roumanie était dirigée par un « Hohenzollern qui a signé des traités avec tout le monde », car son but était de « ne marcher qu’au dernier moment et avec le vainqueur ». Or au moment de la débâcle serbe d’octobre 1915, il fut fait mention à plusieurs reprises de l’intérêt crucial de la Roumanie pour la réussite du front de Salonique : par ce pays  se ferait la jonction entre le front de Salonique et la Galicie où l’allié russe était en train de se battre ardemment. En Grèce, le roi Constantin était pro-allemand, et le Premier ministre Venizelos pouvait tout juste accorder quelques gardes pour le camp fortifié qui se construisait à Salonique à partir de novembre 1915. Le 3° bureau remarqua que les soldats grecs maintiendraient longtemps vis-à-vis des Français une « attitude douteuse »[8] et alla  même jusqu’à craindre que « l’hostilité de la Grèce, qui a déjà hypothéqué toutes nos opérations dans les Balkans, ne les fasse pas définitivement échouer »[9].

 

Enfin, il nous faut mentionner une implantation économique française en Serbie débutée au tournant du siècle et qui s’accéléra à l’approche du conflit mondial. La « banque Franco-Serbe, banque d’affaires créée au tournant du siècle à Paris, avait investi 60 millions de francs dès 1902 dans les chemins de fer serbes et 100 millions deux ans plus tard dans l’équipement militaire serbe[10]. La France avait des participations dans les mines de charbon de Bor et Negotin, en Serbie orientale, mais aussi dans les mines de fer de Trepča et de cuivre de Leskovac en Vieille-Serbie; Manufrance avait fourni dans les années 1910 l’armée serbe en fusils-mitrailleurs et en canons de 75[11]. Enfin, le réseau ferré serbe était largement la réalisation de constructeurs français : l’axe Belgrade-Salonique par Uskub en Macédoine venait juste d’être terminé lorsque la guerre débuta, et on travaillait sur le projet Belgrade-Sarajevo[12].

 

2       - Des liens noués entre les armées française et serbe lors du Front de Salonique (1914-1918)

 

 

A- L’armée française en 1915 : soutien et rapprochement avec la Serbie

 

En 1914, la vaillance des Serbes contre les Puissances centrales commençait à être connue en France (« Illustration »). Les Serbes avaient repoussé les Austro-Hongrois sur la Kolubara en août 1914, face à un ennemi six fois supérieur en nombre, et repris Belgrade. Or quelques volontaires français s’étaient déjà fait remarquer pour la défense de Belgrade.

 

1-Janvier-novembre 1915 : missions médicale et aérienne françaises

 

Deux missions militaires françaises allaient en 1915 venir aider l’armée serbe. Déjà  Belgrade était défendue par trois canons de 140 et quelques dizaines de civils –la mission D-, et la frégate du lieutenant Picot défendait l’embouchure de la Save et du Danube[13]. Pas moins de 1200 tirailleurs-marins, aviateurs, artilleurs ou télégraphistes allaient ainsi, avant la formation de l’Armée d’Orient, rentrer en contact avec la population et l’armée serbe[14].

 

D’avril à août 1915, une mission formée de plus de 100 médecins officia à Belgrade, avec comme tâche principale de lutter contre les épidémies qui commençaient à se propager. L’épidémie de typhus faisait rage et en mars 1915, déjà 125 médecins serbes sur 300 étaient décédés. Etablie dans les hôpitaux de Niš et de Belgrade, et assistée d’infirmières britanniques, la mission française réussira en quelques mois à faire passer de 35 à 4 % le taux de mortalité typhique. Des tournées de vaccination, des comités d’hygiène avec création de dispensaires, mais aussi un effort d’information, avec causeries, soupes populaires et actions explicatives dans les écoles de village, amenèrent ce résultat formidable[15].

 

En janvier 1915, arriva à Niš une mission militaire formée de 80 soldats, 8 officiers-aviateurs et 8 avions, sous le commandement du major Vitraud. Ses objectifs consistaient à bombarder les positions ennemies, défendre le territoire serbe et enfin surveiller les mouvements allemands et austro-hongrois, notamment en Syrmie et au Banat. Les avions de type Farman avaient beaucoup soutenu l’armée serbe même si les Allemands en abattirent deux. L’escadrille française fut d’abord déplacée dans le village de Ralje, dans les environs de Belgrade, puis à Kraljevo. Les six derniers avions français ramenèrent en novembre 1915 des enfants et des femmes serbes en France[16].

 

Les Belgradois se sentirent véritablement protégés par cette aide maritime, terrestre et aérienne française et déjà en 1915 nacquit une amitié entre soldats français et civils serbes. L’ambassadeur de France à Belgrade, Auguste Boppe, constatait le 23 février 1915 : « la mission D a été très appréciée en Serbie »[17] et « l’excellente organisation des missions françaises produit une impression profonde ; le contraste avec les missions d’artillerie russe et britannique est sensible ». Le major commandant la mission médicale française soulignait aussi les liens qui se nouèrent entre Français et Serbes au tout début du conflit. « Accueilli cordialement dans tous les milieux serbes, c’est surtout au contact du paysan, véritable force de la Serbie, que le médecin serbe put pénétrer et comprendre les qualités foncières de la race. Altruisme, amour du sol natal, culte fervent de la patrie, souci de l’honneur, telles sont les vertus capitales du Serbe ; et ceci suffit pour expliquer l’attirance faite d’affinités électives qu’exerce sur nous cette race qu’une fraternité de cœur et non un vil calcul d’intérêt pousse vers la France et que nous devons, dans ces cruelles épreuves, aimer et assister fraternellement»[18].

 

 

 

 

 

 

 

2-Octobre-décembre 1915 : le sauvetage à Durazzo et la retraite de Corfou

 

Après l’échec des Dardanelles à l’été 1915, une partie du corps expéditionnaire franco-britannique fut ramenée dans le port grec de Salonique. En aucun cas « il ne faut abandonner l’armée serbe »[19], ne serait-ce que pour des raisons morales ; mais aussi « afin d’éviter que l’Allemagne ne mette la main sur Salonique »[20].

Le 25 novembre 1915 fut donné l’ordre historique de retraite de l’armée serbe par le roi Pierre  I°, qui refusait la capitulation. Commença alors un épisode tragique qui se terminera seulement le 15 janvier 1916 : la traversée de l’armée et de la cour royale serbes à travers les montagnes d’Albanie. Assaillie par le froid et les maladies, un tiers de l’armée serbe périra. Le lieutenant-colonel Broussaud signalait l’ « épuisement physique et moral complet » et des « coups de fusils des comitadjis albanais » ; il  évoqua aussi la mort de jeunes recrues par centaines le long des routes[21]. Or ce fut l’armée française qui, sur 120 000 soldats serbes arrivés à pied sur la côte albanaise, en récupéra 90 000 pour les transférer  sur l’île grecque de Corfou.

Entre le 15 janvier et le 20 février 1916 furent ainsi évacués à Corfou plus de 135 000 soldats serbes.  Lorsqu’ils débarquèrent sur l’île grecque, on pouvait lire dans le carnet de route du 6° chasseurs alpins que « l’état d’épuisement des malheureux soldats serbes est extrême : il en mourait 40 par jour »[22].  A Corfou, les médecins allaient entièrement rétablir cette armée en guenilles et les instructeurs la remettre sur pieds : deux hôpitaux militaires furent dès lors installés et fin mars plus aucune épidémie n’était à l’œuvre.

 Svetozar Aleksić, paysan du centre de Serbie, fut réjoui d’avoir été, durant le transport de Corfou, rasé, lavé et habillé comme de neuf. « Qu’ils (les Français) bénissent leur mère-patrie, la France. Ils nous ont alors sauvé la vie »[23]. La même reconnaissance se retrouve dans la lettre du Ministre serbe de la guerre au général Mondésir, responsable de l’évacuation de Corfou. Le 24 avril 1916, il affirmait que « les chasseurs, pendant leur séjour à Corfou, ont gagné les cœurs des soldats et de leurs chefs par leur dévouement inlassable envers leurs camarades serbes »[24] . Ce dévouement explique que « les Français portaient à leurs camarades serbes leurs équipements et leur donnaient la plus grande partie de leur pain »[25]. De plus, les Français si proches et attentionnés avaient créé des liens indéfectibles. Le prince Alexandre dit en avril 1916 à Auguste Boppe : « Les Serbes savent aujourd’hui ce qu’est la France. Jusqu’ici, ils ne connaissaient que la Russie. Or nul part ils n’ont vu les Russes, partout ils ont trouvé des Français : à Salonique pour leur tendre la main, en Albanie pour les accueillir,  à Corfou pour les sauver »[26].

 

B- Découvertes  réciproques

 

1-     Fraternité d’armes et reconnaissance des Serbes

 

Au début du front de Salonique, soldats serbes et français se jaugaient car la vision de l’autre était difficile : les Etats-majors n’avaient pas préparé leurs soldats à une cohabitation  et aucune explication des cultures autochtones n’avait été faite auprès des poilus d’Orient. Radenko Ivić, arrivant à Salonique en avril 1916, expliquait ainsi sa peur des Français. « Nous avons été mis en garde à vue et le bateau qui nous accueillait était empli d’hommes en armes qui nous défiguraient ; le bateau était inondé de lumière venant de grands projecteurs ».

 

Or les Français expliquaient leur attitude suspicieuse, voir craintive : « Nous avions entendu parler de vous (=les Serbes) comme de sauvages qui veulent fuir. Mais quand vous avez montré que personne n’essayait de fuir, notre peur a disparu »[27]. Cette incrédulité et cette peur du côté français provenaient d’une méconnaissance totale des peuples balkaniques par le poilu d’Orient à son arrivée en Macédoine. Le lieutenant Maurice Tetenoir, dans son journal de guerre, expliquait bien le long temps d’acclimatation pour ces soldats brutalement jetés dans une guerre qui se déroulait loin de leur patrie. Arrivé le 26 septembre 1915 sur le front de Salonique et placé dans le secteur de Kereves, Tetenoir reconnût d’abord avoir peu de contacts avec la population locale. Ainsi le 8 octobre 1915 : « Nous partons au camp installé à 4 km. La pluie tombe à torrents, nous traversons la ville arme sur l’épaule. La population nous regarde ; les soldats et les officiers grecs nous dévisagent ».  Le lieutenant savait que l’armée française allait devoir se battre aux côtés de l’armée serbe, mais il ne la connaissait pas encore. Ainsi toujours le 8 octobre, Tetenoir écrivait : « La 176° était partie à 11 heures pour embarquer à destination de la Serbie. Arrivés à la gare, contre-ordre ; il ne peut partir pour raison diplomatique. Le train venu de Serbie repart vide……Quelle est notre situation ici ? ». Sa mission était donc peu claire : aider des Serbes qu’il n’avait pas encore vus. Or même lorsqu’il dut les accueillir, Tetenoir avait peur de ne pas les reconnaître. Le 19 octobre, parti avec un peloton occuper le village de Gradec incendié par les Bulgares, le lieutenant dira : « Devant nous des Serbes qui paraît-il vont se replier cette nuit. Comment les reconnaîtrons-nous ? » Malheureusement, le lieutenant Tetenoir mourait trois jours après dans une embuscade, sans avoir connu les soldats serbes[28].

 

Un an plus tard, l’officier de liaison Strauss auprès de l’armée serbe, confirmait le sentiment d’un fort rapprochement des poilus d’Orient avec leurs homologues serbes. Il dit ainsi : « Parfaitement accueillis en France et à Bizerte, lors des séjours de convalescence qu’ils y ont fait, les soldats serbes ont pour la France un sentiment marqué de reconnaissance »[29]. Ce sentiment des officiers de liaison français est corroboré par les remarques et écrits d’après-guerre des intéressés, les soldats serbes. Ranko Aleksandrović raconte son voyage de Valona à Corfou : « Les Français nous ont accueillis comme des frères ; ce sont des mères pour nous, je ne sais comment décrire combien ils nous ont sauvé à Corfou »[30].

 

2 - Soutien des intellectuels à la cause serbe

    

En fait,  les slavisants de renom  multiplièrent seulement au milieu de la guerre  les conférences et ainsi faire connaître les peuples balkaniques. L’historien Ernest Denis publia son livre célèbre sur « La Serbie » en 1915 et Victor Bérard  en 1916. Et puis les journalistes spécialisés allaient mieux faire connaître les réalités serbes. Henri Barby, correspondant de guerre au Journal, écrivit en 1915 une série d’articles sur les batailles menées à Kumanovo et à Bregalnitza pendant les guerres balkaniques. Charles Diehl, dans son ouvrage de vulgarisation « L’héroïque Serbie » qui parut en février 1915,  relatait les victoires serbes à Tser et Kolubara[31].

 

Auguste Albert, mitrailleur sur le front de Salonique, était étonné par l’amour du Serbe pour sa terre. Lorsqu’il se battait contre les Bulgares, le Serbe criait : « C’est ma terre, ne l’oublie pas ». Puis Auguste Albert  ajoutait : « Dans l’offensive attendue depuis longtemps (=la percée du front) j’ai été frappé par des choses étonnantes. J’ai remarqué comment le soldat serbe s’agenouille sur son sol natal et l’embrasse. Ses yeux sont pleins de larmes et je l’entends dire : « ma terre »[32]. Il faut savoir que les Bulgares avaient occupé de 1915 à 1918 tout le sud-est de la Serbie .

 

Les conférences en Sorbonne par de grands slavistes devenaient plus fréquentes en 1916. Emile Haumant et Victor Bérard, qui avaient créé le « Comité Franco-serbe »,  y développaient leurs idées généreuses sur la Serbie. En Sorbonne se tinrent aussi des manifestations réunissant universitaires, hommes de lettres et responsables politiques. L’historien Ernest Denis prononcera, rien qu’en 1916, pas moins de trois conférences sur les Serbes et la Yougoslavie[33] : le 27 janvier 1916, le président de la République, Raymond Poincaré, y assista. Le 8 février 1917, l’ « Effort serbe » fut organisé par le comité l’ « Effort de la France et ses alliés » : cette initiative permit d’envoyer plus de 67 000 vêtements aux sinistrés en 1916. Enfin le gouvernement organisa, le 25 mars 1915 et le 28 juin 1916, des « Journées franco-serbes » dans toutes les écoles pour faire connaître notre allié lointain[34].

 

Dans le prolongement de cette action, un élan de solidarité se manifestait en faveur des enfants touchés par la guerre. Plus de 1900 enfants serbes avaient ainsi trouvé refuge pendant la guerre en France. La retraite d’Albanie et l’occupation de la Serbie fin 1915 avaient beaucoup ému la population et ce furent des associations, comme celle des « Orphelins de guerre », qui les premières accueillirent ces enfants démunis. On les retrouva ensuite au lycée de Bastia, à Saint-Etienne comme à Viriville, donc dans toutes les régions de France. La solidarité nationale fonctionna à plein régime pour aider ces civils serbes : 1,5 millions de francs d’aide furent votés à l’été 1916 au Parlement  et des fonds « serbes » allaient même être créés dans quelques villes. Enfin, plus de mille étudiants vinrent se former dans les universités françaises ; dans les années vingt, cinquante viendront chaque année[35].

 

 

 

C- La percée du front de Salonique en septembre 1918

 

1-     La victoire décisive : accord parfait franco-serbe

 

En septembre 1918, les colonnes du Général Tranié et du Maréchal Franchet d’Esperey perçaient le front de Salonique dans le massif de la Moglena et, en l’espace de trois semaines, libéraient la Macédoine et la Serbie. Le général allemand Mackensen déclarait lors de cet événement : « Nous avons perdu la guerre à Salonique ».

Ces opérations militaires menées ensemble finirent de souder les liens entre Serbes et poilus d’Orient et de nouer une amitié indéfectible. Paul Roi, élève-officier dans l’artillerie, évoquait l’habitude des combats qui avait fini de rapprocher les deux armées. « La joie des Français et des Serbes dès le moment où les canons tonnent. Ces canons ont comme redonné espoir aux soldats serbes dans la pensée du retour proche dans leur patrie. Nous, Français, avions une patrie. Tous les soldats français étaient conscients de cette situation ; de là leur volonté de se battre épaule contre épaule pour la liberté de la terre serbe »[36].

 

 Georges Schweitzer, officier-artilleur à Monastir en 1916 puis à la Moglena en septembre 1918, racontait l’abnégation des soldats serbes pendant la bataille. Blessé et perdu dans une tranchée dans le massif de la Moglena, Schweitzer fut sauvé d’une mort assurée par plusieurs Serbes venu le soigner dans la tranchée. « D’un coup, j’ai compris que j’étais entouré d’amis, de gens fantastiques, des soldats serbes qui sont maintenant là, à côté de moi ». Les Bulgares continuèrent à s’approcher en lançant des grenades, mais sa peur avait disparu. « Mes blessures sont soignées, le sang ne coule plus mais ce qui est le plus important : je ne suis plus seul. C’est maintenant la lutte pour moi : quand un soldat serbe se relève et lance une bombe, il le fait pour moi, il défend ma vie ! »[37]. Georges Schweitzer, dans une hallucination extatique, éprouvait toute sa reconnaissance à l’esprit de sacrifice et de corps des soldats serbes accourus pour le sauver. A ce moment-là de la guerre, la solidité des liens entre Serbes et Français expliquait en partie la victoire obtenue par Franchet d’Esperey.

 

La confiance fut telle à la fin de la guerre entre soldats serbes et français qu’on décela de véritables scènes de liesse et des fêtes mémorables dans les bivouacs de l’Armée d’Orient. Albert Chantel, officier de liaison à la Moglena en septembre 1918, racontait la joie des Serbes à la vue de troupes françaises. Un officier serbe passant à côté de lui avec son escouade au retour d’une mission de surveillance s’écria : « Ce sont des Français, des Français –francuzi ! ». Et les soldats serbes se mirent à danser et à chanter. « Ses soldats, heureux, riaient comme s’ils allaient à une fête ».

 

 

 

 

 

2-Accueil chaleureux de l’armée d’Orient en Serbie

 

Lors de leur remontée à travers les vallées du Vardar et de la Morava, des scènes de liesse populaire accompagnèrent l’Armée d’Orient. Les civils serbes, qui avaient appris les hauts faits militaires de cette armée, furent reconnaissants de leur avoir rendu leur famille et  libéré leurs territoires.

 

Le général Tranié, qui libéra Skoplje en Macédoine puis Djakovo et Mitrovica au Kosovo-Métochie, nous a laissé des témoignages saisissants de l’amour d’un peuple pour son libérateur. A Kuršumlija, sur la route qui menait de Mitrovica à Niš, « les gens sont habillés pauvrement, les enfants presque nus, mais la population nous offre ce qu’elle a, les maisons sont largement ouvertes aux Français »[38]. Partout sur la route menant à  Niš, des scènes d’accolade, des offrandes de pain, de vin et de fromage,  toujours données de bon cœur par un peuple pourtant touché par la disette. Arrivés à Niš, la seconde ville serbe, les soldats de l’Armée d’Orient furent accueillis avec tous les honneurs : les plus vieux ne laissaient pas le général Tranié remonter à cheval et l’embrassaient comme s’il était leur fils.

 

 Puis en remontant la vallée de la Morava, des actes symboliques très forts, qui allaient sceller l’amitié franco-serbe, émaillaient le chemin. A Aleksinac, le général Tranié fut enthousiasmé par l’accueil qui lui fut réservé : « De jeunes filles chantent la Marseillaise et m’entraînent dans la ronde dansée par tout le village »[39]. Plus loin, à Čuprija, le maire de la ville fit un discours en français et les soldats serbes offrirent en guise de cadeau à l’Armée d’Orient des foulards ; à Svilajnac, des demoiselles offrirent au général Tranié un drapeau brodé de lettres d’or par leurs mères où il fut écrit en lettres cyrilliques : « Aux libérateurs de la Serbie, les demoiselles de Resava ! »[40].

 

Dans les années 1980, une troupe de théâtre itinérante obtient un succès retentissant en allant de villes en villages, sur les traces de l’Armée d’Orient relater les faits d’armes des soldats serbes et français.

 



[1] Georges Castellan, Histoire des Balkans, Fayard, Paris, 1991, pp 326-331.

 

[2] Dusan Batakovic, Histoire du peuple serbe, L’Age d’Homme, Paris, 2005, pp 185-188.

 

[3] Vojislav Pavlovic, « L’influence culturelle de la France en Serbie à l’époque des Constitutionnalistes », in Rapports franco-yougoslaves, Institut d’Histoire, Belgrade, 1990, pp 103-111.

[4] SHAT, 7 N 1573, Dossier « Attachés militaires-Missions en Serbie ».

[5] Draga Vuksanovic-Anic, « Les missions militaires françaises en Serbie de 1853 à 1886 et la question de la milice nationale », in  Rapports franco-yougoslaves, Institut d’Histoire, Belgrade, 1990, pp 120-130.

 

[6] SHAT, 16 N 3056, GQG Armées de l’Est, 3° bureau (1915-16), pièce n°2, 7 octobre 1915.

[7] SHAT, 16 N 3058, GQG Armées de l’Est, 3°bureau (1916-17), pièce n°7, 6 novembre 1916.

[8] SHAT, 16 N 3060, GQG Armées de l’Est, 3° bureau (1917-18), dossier n°2, pièce n°64, 11 novembre 1917.

[9] SHAT,  16 N 3058, GQG Armées de l’Est, 3°bureau (1916-17), pièce n°7, 6 novembre 1916

[10] Grégoire Jaksic, « Les relations franco-serbes aux XIX°-XX° siècles», in Actes du Colloque des Langues Orientales d’avril 1980.

[11] Antoine Lambour, « Politique des fournitures d’armes de la France en Europe centrale en 1900-1914 », in , Paris 1971.

[12] Entretien avec Ljiljana Mirkovic, Directrice des Archives de Serbie, Belgrade, avril 1990. Sur les infrastructures et les intérets français dans les mines.

[13]  SHM, SS Z 35, dossier H3-Affaires serbes, Note du lieutenant Picot (attaché militaire), 15 février 1916.

 

SHM, SS Z 35, dossier H3-Affaires serbes, Note d’Auguste Boppe (Ambassadeur de France), 23 février 1916.

 

[14] Vladimir Stojancevic, « Les Français en Serbie en 1915 », in Rapports franco-yougoslaves, Institut d’Histoire, Belgrade, 1990, pp 174-181.

[15] « Mission militaire médicale française en Serbie », in Revue franco-macédonienne, n°2, mai 1916. Cette revue avait été publiée d’avril 1915 à décembre 1917 à Salonique, non loin des zones occupées par l’Armée d’Orient. Regroupant des articles d’officiers et de sous-officiers de l’Armée d’Orient, la Revue franco-macédonienne cherchait à illustrer le travail humanitaire et les œuvres sociales de cette armée (écoles, hôpitaux,  etc), mais aussi à accoutumer les soldats de l’Armée d’Orient à cette terre de Macédoine en vue d’une installation à plus long terme.

[16] Alphonse Muzet, Le monde balkanique, Flammarion, Paris, 1917, chapitre « La défense de Belgrade ».

[17] SHM, SS Z 35, dossier H3-Affaires serbes, Note d’Auguste Boppe (Ambassadeur de France), 23 février 1916.

[18] Médecin-major J-C, « La mission médicale française en Serbie », in Revue franco-macédonienne, n°2, mai 1916.

[19] SHAT, 16 N 3056, GQG Armées de l’Est, 3° bureau (1915-16), note n°20, 11 novembre 1915.

 

[20] SHAT, 16 N 3056, GQG Armées de l’Est, 3° bureau (1915-16), note n°3, 12 octobre 1915.

[21] SHM, SS Z 35, dossier H3-Affaires serbes, Note du Lieutenant-colonel Broussaud , 22 décembre 1916.

 

[22] SHAT, 16 N 3057, GQG Armées de l’Est, 3° bureau (1916-17), note 14, 5 février 1916.

[23] Témoignage de Svetozar Aleksic, in Paunic-Djordjevic, Tri sile pritisle Srbijicu (Trois puissances ont encerclé la petite Serbie), Belgrade, 1988, pp 8-12.

 

[24] Milan Zivanovic, « Sur l’évacuation de l’armée serbe de l’Albanie et sa réorganisation à Corfou (1915-1916), d’après les documents français », in Revue historique (Belgrade) n° XIV-XV, Institut d’Histoire, Belgrade, 1966, p 2.

[25] Milan Zivanovic, « Sur l’évacuation de l’armée serbe de l’Albanie et sa réorganisation à Corfou (1915-1916), d’après les documents français », in Revue historique (Belgrade) n° XIV-XV, Institut d’Histoire, Belgrade, 1966, p 2.

[26] Milan Zivanovic, « Sur l’évacuation de l’armée serbe de l’Albanie et sa réorganisation à Corfou (1915-1916), d’après les documents français », in Revue historique (Belgrade) n° XIV-XV, Institut d’Histoire, Belgrade, 1966, p 4.

[27] SHAT, 16 N 3060, GQG Armées de l’Est, 3° bureau (1917-18), dossier 1, note n°6, 5 septembre 1917.

[28] Recueil de lettres du lieutenant Maurice Tetenoir, de la 176° DIC, publié par le « Courrier du Président » de l’ « Association des Poilus d’Orient et Anciens combattants », Paris, n°4, septembre 2001.

[29] SHAT, 16 N 3060, GQG Armées de l’Est, 3° bureau (1917-18), dossier n°2, pièce n°49, 24 février 1918.

[30] Témoignage de Ranko Aleksandrovic, in Paunic-Djordjevic, Tri sile pritisle Srbijicu (Trois puissances ont encerclé la petite Serbie), Belgrade, 1988, pp 32-35.

[31] Mihaïlo Pavlovic, Témoignages français sur les Serbes et la Serbie 1912-1918, Narodna Knjiga, Belgrade, 1988.

[32] Témoignage d’Auguste Albert, in Antonije Djuric, « Ovako je bilo : Solunci govore (C’était comme ça à Salonique –témoignages d’Anciens combattants), Belgrade 1986.

 

[33] Ernest Denis, « La Serbie héroïque », in Foi et vie, cahier B, 16 janvier 1916. Lire aussi son ouvrage majeur sur la question serbe,

[34] Grégoire Jaksic, Livre sur la France, Belgrade, 1940. Consulter aussi aux Archives de Serbie (Belgrade), les pièces de l’Exposition « Français et Yougoslaves 1838-1988 » organisée à Belgrade en 1988.

[35] Maurice Torau-Bayle, chapitre « Réorganisation de l’armée serbe et trahison de la Grèce », in Salonique, Monastir et Athènes, Chiron, Paris, 1920.

[36] Paul Roi, in Antonije Djuric, « Ovako je bilo : Solunci govore (C’était comme ça à Salonique –témoignages d’Anciens combattants), Belgrade, 1986.

[37] Georges Schweitzer, in Antonije Djuric, « Ovako je bilo : Solunci govore (C’était comme ça à Salonique –témoiganges d’Anciens combattants), Belgrade 1986.

[38] Général Tranié, in Djuric, Les soldats de Salonique parlent, Belgrade 1978, p 58.

[39] Général Tranié, in Djuric, Les soldats de Salonique parlent, Belgrade 1978, p 64.

 

[40] Général Tranié, in Djuric, Les soldats de Salonique parlent, Belgrade 1978, p 65.

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