SRPSKI
Les Français et la Serbie
KUSTURICA EN SON ÉMIRAT
Serbes du Kosovo : La valise ou le cercueil
Kosovo - La terrible agonie des Serbes
Emir Kusturica Shakespeare en Bosnie
GUČA : La passion de la trompette
KOSOVO. LA BOMBE À RETARDEMENT
OSEZ BELGRADE
La Madonna des Balkans
Le printemps de la Serbie
Tadic pour un «partenariat stratégique» avec la France
De notre envoyé spécial à Belgrade, Renaud Girard
Le Figaro, 27/05/2009 

Crédits photo : ASSOCIATED PRESS
Le président serbe, reçu mercredi par Nicolas Sarkozy, souhaite revenir à « l'âge d'or» des relations avec la France pour édifier dans son pays «un réel État de droit».

 Ce n'est que l'année dernière que le proeuropéen Boris Tadic, 51 ans mercredi, s'est imposé comme le leader incontesté de la Serbie, en gagnant deux victoires électorales de suite contre les nationalistes du Parti radical. En février 2008, il est réélu au suffrage universel président de la République pour un mandat de quatre ans. Mais son réel exploit est d'avoir réussi à faire gagner son mouvement, le parti démocrate, aux législatives de mai 2008 sur un programme préconisant l'intégration européenne, alors qu'une grande partie de l'opinion restait traumatisée par la reconnaissance de l'indépendance du Kosovo par la plupart des pays européens.
Calme et réfléchi - le contraire d'un leader populiste -, Boris Tadic a, la veille de son voyage à Paris, longuement reçu Le Figaro dans l'ancienne résidence royale d'architecture 1920 servant aujourd'hui de palais présidentiel.

«Notre modèle est celui de la France»

Le président serbe a l'ambition de rétablir avec la France le «partenariat stratégique» qui prévalait avant la Première Guerre mondiale, «âge d'or où nous avons créé notre droit sur le modèle du droit français». Depuis la chute du régime autoritaire national-communiste de Milosevic lors de l'insurrection populaire d'octobre 2000, la Serbie a constamment sollicité l'aide de la France pour reconstituer chez elle des institutions démocratiques stables. Se félicitant du rôle positif qu'ont déjà eu plusieurs missions à Belgrade du Conseil d'État, le président Tadic souhaite amplifier le mouvement de coopération judiciaire avec la France. «Ma tâche prioritaire est d'édifier en Serbie un réel État de droit. Et, historiquement, notre modèle est celui de la France. Notre intérêt national nous commande de poursuivre ces réformes jusqu'au bout. Lorsqu'elles auront été réalisées, notre intégration à l'Union européenne se fera naturellement.»
Économiquement, Boris Tadic se réjouit du succès de l'implantation dans son pays des réseaux bancaires de la Société générale et du Crédit agricole. Mais il appelle de ses vœux une présence accrue des entreprises françaises de travaux publics, au moment où la Serbie - point de passage le plus court entre l'Europe de l'Ouest et la Turquie - se lance dans un grand programme de rénovation de ses réseaux autoroutier et ferroviaire.
Touchée de plein fouet par la crise économique comme les autres pays d'Europe centrale et orientale, la Serbie vient de recevoir un prêt du FMI de trois milliards d'euros, après qu'elle eut réalisé les réformes budgétaires exigées de l'institution financière internationale dirigée par Dominique Strauss-Kahn.
Sur la question psychologiquement hypersensible du Kosovo, Tadic est parvenu à l'évacuer du champ politique intérieur, en la plaçant sur un terrain exclusivement juridique. Le président serbe a obtenu de l'Assemblée générale des Nations unies, la saisine de la Cour de justice internationale de La Haye, laquelle ne devrait pas rendre son arrêt avant 2010. «La Serbie ne reconnaîtra jamais l'indépendance unilatérale du Kosovo. Nous ne pouvons accepter que les Albanais aient tout gagné et les Serbes tout perdu : c'est le contraire d'un compromis. Mais un jour ou l'autre les négociations reprendront dans un climat apaisé, car le Kosovo ne pourra pas obtenir un siège à l'ONU sans notre accord. Le grand progrès par rapport au passé est que plus personne ne songe à régler ce différend par la violence.»
Boris Tadic ne montre pas d'inquiétude particulière face à une éventuelle résurgence de l'irrédentisme albanais. «Je crois que, dans les Balkans, les élites politiques ont compris la dangerosité de la mégalomanie nationaliste, incarnée par toutes ces vieilles idées de grande Serbie, de grande Croatie, de grande Albanie, etc. Toutes les nations balkaniques aspirent désormais à l'intégration à l'Union européenne et c'est tant mieux. La paix et la prospérité de la région passent par là.»

«Nous n'abandonnerons jamais la chasse au général Mladic»

Le 20 mai dernier, Boris Tadic, conscient que la Serbie «a le devoir de présenter au reste du monde une politique clairement prédictible», recevait à Belgrade le vice-président américain Joe Biden.
«La rencontre s'est très bien passée, car, après avoir pris acte de notre désaccord sur le Kosovo, nous sommes passés aux autres sujets régionaux sur lesquels nous sommes pleinement tombés d'accord.» Sur la Bosnie - pays où les tensions demeurent entre les communautés musulmane, serbe et croate  - le président serbe a rassuré son interlocuteur américain en réaffirmant son attachement à l'unité du pays et aux accords de paix de Dayton (novembre 1995). «Je considère toute idée de remise en cause des frontières de la Bosnie comme dangereuse et contraire aux intérêts nationaux de la Serbie.» Tadic a soutenu publiquement l'adhésion de la Bosnie à l'Europe et à l'Otan. La Serbie, membre du «partenariat pour la paix», entretient aujourd'hui d'excellentes relations permanentes avec l'Otan (qui la bombarda en 1999) ; elle n'envisage pas pour autant son adhésion à l'organisation atlantique, «en raison du parrainage par l'Otan des forces de sécurité kosovares». La ligne officielle de Belgrade reste la «démilitarisation du Kosovo».
Joe Biden a exprimé le plein soutien de l'Amérique au processus d'intégration européenne de la Serbie, ainsi qu'à la participation de soldats serbes aux missions de maintien de la paix de l'ONU.
En juillet 2005, Boris Tadic s'était rendu, pour y présenter des excuses, aux cérémonies commémoratrices du 10e anniversaire du massacre de Srebrenica, où les forces bosno-serbes exécutèrent plus de 7 000 musulmans. Le président, qui contrôle désormais fermement les services de renseignement, assure qu'«il n'abandonnera jamais la chasse au général Mladic, même si, par extraordinaire, le Tribunal pénal de La Haye renonçait à le poursuivre».
Soutien sans faille à l'Europe, à la justice internationale, à l'intégrité territoriale de la Bosnie : la stratégie claire de la Serbie de Tadic tranche décidément avec celle de l'ancien premier ministre Kostunica qui, sur tous ces sujets, avait maintenu une certaine ambiguïté, naguère mal reçue à Paris.

Serbie: "le Kosovo n'est pas un Etat"
AFP
24/03/2009

Le président serbe Boris Tadic a appelé, hier à l'ONU, les pays n'ayant pas reconnu l'indépendance du Kosovo à rester sur cette position tant que la Cour de justice internationale (CIJ) ne s'est pas prononcée sur la légalité de cette indépendance.

"Tous les Etats membres de l'ONU devraient respecter le fait que la CIJ statuera sur cette question et personne ne devrait préjuger du résultat de ses délibérations", a déclaré M. Tadic lors d'un débat sur le Kosovo au Conseil de sécurité.

"En conséquence, a-t-il ajouté, nous souhaitons que de nouvelles reconnaissances ne soient pas encouragées. J'appelle tous les Etats membres qui n'ont pas reconnu la déclaration unilatérale d'indépendance (du Kosovo) à rester sur cette position tant que la Cour n'a pas statué".

Le Kosovo a proclamé unilatéralement, le 17 février 2008, son indépendance, qui a été reconnue par 56 pays dont les Etats-Unis et la plupart des membres de l'Union européenne (UE).

Mais la Serbie continue de considérer le Kosovo comme sa province méridionale, avec le soutien de son alliée la Russie, qui dispose du droit de veto au Conseil de sécurité.

Belgrade a obtenu en octobre que la CIJ se prononce sur la légalité de la sécession du Kosovo vis-à-vis du droit international, procédure qui pourrait durer deux ans.

M. Tadic a affirmé que malgré sa déclaration unilatérale "illégale" d'indépendance, "le Kosovo n'est pas un Etat". Il a cité le fait que le nombre de Kosovars serbes et d'autres membres de minorités non albanaises revenant y vivre après avoir fui était "infinitésimal".

"Encore aujourd'hui, les Serbes du Kosovo n'ont ni sécurité, ni liberté de mouvement, ni état de droit, ni eau ou électricité", a-t-il martelé.

"La Serbie, ainsi que certains membres de l'Union européenne (UE), sont confrontés à de graves problèmes découlant des activités de la mafia albanaise au Kosovo, spécialisée dans les trafics de drogue, d'êtres humains et d'armes", a accusé M. Tadic.
Kosovo indépendant: l'échec de l'Europe
Par Ivan Rioufol,
le 18 février 2008

Il n’y a aucune raison de se réjouir de l’indépendance du Kosovo, autoproclamée dimanche par le parlement kosovar. Cette issue, qui devrait être avalisée ces prochaines heures par les principaux pays de l’Union (dont la France), est une victoire pour le nationalisme albanais et une défaite pour la Serbie, ce "seul pays qui s’insurgeait contre l’islamisation de l’Europe et l’instauration d’un état de pacotille tel que le Kosovo, dont il n’est pas difficile de voir que, comme l’Albanie ou la Moldavie, il ne sera viable que dans une dimension mafieuse", comme le note l’écrivain Richard Millet dans "Désenchantement de la littérature" (Gallimard, 2007).

Le Kosovo, vieille province serbe (orthodoxe) devenue majoritairement musulmane, ouvre la voie à d’autres possibles processus de sécession, à Chypre, en Macédoine, en Bosnie-Herzégovine et ailleurs en Europe.

Il appartient aux historiens de revenir sur la manière dont la Serbie, farouche opposant au nazisme, aura été disqualifiée par l’Europe et les Etats-Unis dans sa prétention à vouloir garder son territoire, haut lieu de la défaite des Serbes contre les Ottomans en 1389 (la bataille du Champ des Merles) et dont les multiples lieux de culte témoignent de son passé chrétien. Les chercheurs auront à se prononcer sur l’envergure des épurations ethniques reprochées aux Serbes et sur la réalité de celles du camp adverse.

Mais se dévoilent dès à présent l’hypocrisie et les limites du discours multiculturaliste porté par l’Europe, avec les encouragements des Américains soucieux d’équilibrer leur guerre contre le terrorisme islamique (hier, les drapeaux américains flottaient à Pristina). Tandis que Belgrade était bombardée par l’Otan en 1999, le ministre français de l’époque, Alain Richard, assurait: "Nous avons vocation partout en Europe à avoir des états multiethniques qui tolèrent les minorités". Or, c’est bien un Kosovo épuré des Serbes que l’Union s’apprête à reconnaître, au nom de l’apaisement. Pas de quoi applaudir à cette reculade.

Belgrade en nulovision
Patrick Besson
LE FIGARO, 13/06/2008 

Julien Lepers et Jean-Paul Gaultier à Belgrade. Ça change de Richard Holbrooke et de Carla Del Ponte. Lepers ignore, évidemment, qu'en serbe le « J » se prononce ye. Jovana reste Jovana alors que ce devrait être Yovana. J'aurais été plus utile à Lepers, au micro de France 3, que Gaultier. Si on m'avait dit qu'un jour la Serbie accueillerait une manifestation artistique aussi nase que l'Eurovision, j'aurais dit non. Pas elle. Je connais les Serbes : si délicats. Presque précieux. Eperdument conceptuels. Comment pourraient-ils supporter ces voix molles, ces mélodies rabâchées, ces chorégraphies ramassées ? Le problème, c'est qu'ils étaient obligés d'organiser la compétition chez eux, une Serbe ayant remporté le concours l'année dernière. J'imagine que ça n'a pas été de gaieté de cSur. Du coup, ils n'ont même pas tourné les documentaires touristiques qu'il y a d'habitude entre chaque concurrent. Moi qui espérais revoir, sous le beau soleil printanier belgradois, le Kalemegdan, le pont Brankov, le clocher de l'église de Zemun, le dôme de Saint-Sava, les jolies villas de Dedinje. A la place, on a eu un écran gris. Toujours le même. Devant lequel les candidats étaient présentés en quelques secondes. D'une façon totalement énigmatique. C'était la vengeance du serpent à plumes de l'art contemporain serbe. La seule vue extérieure qu'on a eue a été celle de la place de la République envahie de monde. Dans la foule, explosion de jeunesse, de beauté, d'enthousiasme. Emotion de voir 500 000 personnes sortir de prison médiatique après avoir purgé une peine de quinze ou seize ans de satanisation. J'espère que cela aura décidé les dirigeants de l'Union européenne à accélérer le processus de l'entrée de la Serbie dans l'Europe. Il est aussi temps que l'ambassadeur de Serbie revienne en France. Depuis la reconnaissance de l'indépendance du Kosovo par notre gouvernement, il boude. Nous aussi en France on a été tristes après la perte de l'Alsace-Lorraine. Un jour, on s'est consolés : on l'a reprise.

Ana Ivanovic remporte son premier Roland-Garros
par Florian Egly (Sport24)
07/06/2008
Ana Ivanovic a triomphé de la Russe Dinara Safina en finale (6/4 6/3). La future numéro 1 mondiale décroche son premier titre du Grand Chelem à 20 ans.
 
Justine Henin, vainqueur des trois derniers titres, avait laissé Roland Garros orpheline en annonçant sa retraite il y a quelques semaines. L'Open de France s'est trouvé une nouvelle reine. Ana Ivanovic, 20 ans, est devenue la première Serbe à inscrire son nom au palmarès. Une passation de pouvoir en mains propres puisque la Belge avait réservé la surprise au public du Central de remettre le trophée. La consécration de la prochaine numéro 1 mondiale est amplement méritée. Elle le fut autant sur le plan tennistique que mental. En finale ce samedi, la joueuse de Belgrade s'est offert une triple revanche. Sur l'année dernière, quand elle fut balayée sur le même court par Justine Henin (6/1 6/2). Sur les tournois du Grand Chelem, après deux finales perdues (Roland Garros 2007, Open d'Australie 2008). Et sur Dinara Safina, qui avait remporté leur seule confrontation sur terre battue.

Ivanovic démarre fort

L'une des clés de cette finale résidait ainsi dans l'approche psychologique de l'événement. Car les deux joueuses avaient des arguments pour fuir la pression. Ana Ivanovic était assurée de porter l'étendard de meilleure joueuse du monde au classement publié lundi. Dinara Safina, elle, se considérait comme une miraculée après avoir sauvé des balles de match contre Maria Sharapova et Elena Dementieva. Mais une finale de Grand Chelem pouvait-elle réellement s'accompagner d'une totale décontraction ? A tour de rôle, les deux filles allaient connaître la réponse. Dans un premier temps, la petite expérience de la Serbe prévalait. Retenant la leçon de ses deux précédentes finales de Grand Chelem, la Belgradoise effaçait le spectre Henin, ne laissant pas le temps à son adversaire de prendre ses marques. Comme si elle avait un prochain rang à justifier. Volontiers agressive, Ivanovic se comportait en patronne, réalisant le break dès le premier jeu du match (1/0), puis elle renouvelait cet avantage quelques minutes plus tard (4/1).

Ivanovic au mental

La tempête animant la tête de Safina, frustrée, s'exprimait par un premier jet de raquette, qui avait l'effet bénéfique. Calmée, prenant la balle plus tôt, la Russe effaçait une partie de son retard (4/3) puis égalisait sur un jeu où elle était d'abord menée 40-0 (4/4). La tension gagnait Ivanovic, qui avait eu une balle de 5-1. Mais elle n'oubliait pas la tête de série numéro 14. Safina, à nouveau, concédait son engagement puis dans un jeu où les opportunités se partageaient, Ivanovic empochait finalement la première manche en 45 minutes (6/4). Plutôt brouillonne jusque-là, la partie montait d'un cran. Privée de joker, Safina démontrait ses vertus de combattante. Mais la Serbe n'était pas non plus avare en efforts. Sa couverture de terrain, ses variations lui permettaient de faire craquer son adversaire (3/1). Sa marge était pourtant minime. Sur chaque jeu, le sort du match pouvait basculer. Comme à 4-2, où la Russe remportait un jeu de plus de 10 minutes (4/3). Au-delà de l'aspect purement technique, les deux filles se livraient une véritable guerre des nerfs. Ceux d'Ivanovic étaient finalement les plus forts. La Serbe s'offrait son premier titre du Grand Chelem sur une dernière balle courte mal maîtrisée par la Russe (6/3). Cela valait bien quelques larmes.
 
La reconnaissance du Kosovo, c'est une triple faute
LE FIGARO, 22/02/2008

Jean-Pierre Chevènement.

Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre, se demande «si la France est assez futile pour se flatter d'avoir un nouvel ambassadeur dans sa capitale avant même que le Parlement ait été saisi».
 
M. Thaçi a déclaré l'indépendance du Kosovo et derechef nos médias s'illuminent devant la profusion des drapeaux agités à Pristina. On peine un peu à nous expliquer la signification du nouveau drapeau kosovar, vu la difficulté à justifier que les étoiles censées représenter les «minorités ethniques» sont précisément rejetées à l'extérieur du dessin du pays.
Reconnaître «l'État du Kosovo», c'est une triple faute.
Une faute contre l'histoire. Celle-ci, contrairement à ce qui s'est passé pour les pays Baltes, n'a jamais connu de Kosovo indépendant. Longtemps soumis au pouvoir turc (comme le fut aussi la Serbie), le Kosovo était, depuis plusieurs décennies, partie intégrante d'un État né par accord international : la Yougoslavie. Au sein de cet État fédéral il faisait partie de la Serbie qui, comme il a été mille fois rappelé, plaçait dans le Kosovo l'origine même de son identité. Que la démographie ait changé, assurément. Belgrade elle-même favorisa cette évolution en accueillant généreusement dans sa province du Kosovo les Albanais qui fuyaient la dictature d'Enver Hodja. Il y avait là matière à imaginer un régime d'autonomie. Cela fut fait. On sait que Milosevic supprima ce régime. Certains, qui auront la curiosité de lire les chroniques, découvriront que l'une des raisons de cette décision fut la plainte des Serbes qui étaient fort mal traités dans un Kosovo «autonome». Milosevic abolit l'autonomie. Il fit mal. Mais la réponse n'est certes pas d'aller à l'excès inverse, créer un État là où il n'y en eut jamais un. Ou alors allons jusqu'au bout. Bafouons l'histoire : reconnaissons la République turque de Chypre ; intéressons-nous au Cachemire ; découpons un peu en Espagne, au Mali, au Tchad, etc., et en France, pourquoi pas ?

Les Français ne veulent plus rien savoir de l'histoire. Mais ce qui est tout récent devrait quand même rester en mémoire et faire réfléchir. La Serbie, objet aujourd'hui de tant de critiques, n'a pas fait la moindre difficulté pour reconnaître l'indépendance du Monténégro, preuve qu'il ne s'agit pas de la part de Belgrade d'attitude obtuse maniaque.

Une faute contre le droit. Il y eut guerre, déclenchée en 1999 par l'Otan en ignorant les principes du droit international, pour mater les Serbes coupables d'avoir réprimé durement trop durement un mouvement d'indépendance qu'ils qualifiaient de terroriste.

Mais la guerre aérienne de l'Otan n'a rien réglé. Pour vaincre, l'Otan devait aller à terre, ce que les Alliés, pas fous et se rappelant la manière dont les divisions nazies furent accrochées, ne voulaient pas. On négocia donc un nouvel accord Serbes-Russes-Américains-Européens qui déboucha sur une résolution des Nations unies, celle dont on voudra bientôt nous faire oublier l'existence, mais qui est le seul droit applicable : la résolution 1244, du 10 juin 1999 : réaffirmation de l'attachement de tous les États membres à la «souveraineté et à l'intégrité territoriale de la République fédérale de la Yougoslavie ». Appel en vue d'une «autonomie substantielle et d'une véritable auto-administration du Kosovo».

Autonomie. Pas d'indépendance, pas de nouvel État. Préservation de ce vieil acquis européen que sont les accords d'Helsinki. C'est à cette condition qu'il y eut paix, et que l'Europe (et les États-Unis) s'épargnèrent une guerre horrible.

Certes une résolution n'est pas intangible. Si le Conseil de sécurité juge que les Kosovars ont raison de proclamer leur indépendance, il adoptera une nouvelle résolution qui se substituera à la résolution 1244. Mais si le Conseil de sécurité ne modifie pas la résolution 1244 et il ne le fera pas , le droit reste aujourd'hui ce que dit ce texte.

Que la France, après les beaux discours de 2003 sur le respect du droit, suive l'exemple des États-Unis et de la Grande-Bretagne est une triste évolution. Nous n'aurons rejoint le camp ni des réalistes ni des cyniques, mais celui des veules, de ceux qui se refusent, par lâcheté, à négocier encore et toujours.

Une faute contre l'Europe unie. Nous sortons d'une de ces brèves périodes où l'on nous a refait le coup de l'Europe projet, de l'Europe politique.
Et si le Kosovo, situé lui aussi comme on le disait avec excitation de la Bosnie, à deux heures d'avion, n'était pas précisément un beau sujet de délibération pour l'Europe unie à laquelle nous sommes censés tant aspirer. Et que fait donc l'Europe unie ? Rien. Bien sûr, sinon constater ses divisions.
Mais faute contre l'Europe, au sens plus large, l'Europe de nos pères, l'Europe de l'Atlantique à l'Oural, l'Europe qui veut bien accepter de considérer que la Russie n'est pas une steppe peuplée de Tatars aux yeux cruels, que les Slaves sont aussi européens, et allons jusqu'au bout de l'ouverture que les Slaves orthodoxes sont aussi européens. La singularité de la France fut d'être ce pays occidental, majoritairement de culture catholique mais heureusement de tradition laïque, qui tendait la main à l'Orient orthodoxe et noua en particulier de solides relations avec la Serbie et avec la Russie. Vis-à-vis de Belgrade, notre seule offre est celle de l'argent européen. Et vis-à-vis de Moscou, faut-il prendre les devants, déployer des éléments de système antimissile, agiter des drapeaux américains à la barbe des vieux popes ? Prenons garde, dans notre excitation, de ne pas perdre entièrement raison. Réputée bien théoriquement vieux pays recru d'épreuves, etc., la France est-elle assez futile pour se flatter d'avoir un nouvel ambassadeur dans sa capitale avant même que le Parlement ait été saisi, et de gâcher très sérieusement des chances de paix sur le continent ? Alors que l'on peut tout aussi bien faire comprendre comme c'est le cas pour les Chypriotes que la négociation est toujours possible et vaut mieux mille fois mieux que le «bling-bling» d'une «reconnaissance» à la remorque.
 
Dame de fer serbe et légionnaires au Kosovo
Vallée de la Drenica MAURIN PICARD
LE FIGARO, 15/10/2007

Dans un monastère orthodoxe serbe, au coeur du Kosovo albanophone, vivent mère Anastasia, la mère supérieure, et quelques religieuses. Leur présence n'est possible que grâce à la protection assurée par des légionnaires français de la Kfor, force placée sous commandement de l'Otan. Car, le jour même où l'indépendance de la province sera déclarée, les religieuses devront être évacuées. De gré ou de force.

 Sur un signal, les blindés Panhard de la Légion quittent la route principale, s'engagent sur un chemin forestier carrossé. « Vous avez de la chance, sourit le capitaine Sacchi, en charge du détachement, tout en resserrant la jugulaire de son casque. Un peu plus tôt dans la saison, et vous aviez de la neige. » Avec le dégel, son cortège de boue et d'eau mêlées, la même route eût été impraticable, même pour les véhicules blindés légers (VBL) du 1er régiment étranger de cavalerie d'Orange, arrivé au Kosovo il y a trois mois.
Cette unité de la Kfor - Force internationale de maintien de la paix, sous commandement de l'Otan - exerce une mission vitale : protéger le monastère orthodoxe serbe de Devic, situé au bout de la route, dans la vallée de la Drenica, au coeur du Kosovo albanophone. Une tâche plus périlleuse qu'il n'y paraît : en mars 2004, une foule de deux à trois mille enragés venue de la ville proche de Skanderaj, haut lieu de la résistance kosovare aux forces serbes, avait coupé à travers bois, bien décidée à brûler l'édifice datant du XVe siècle, et à en lyncher ses occupantes. Dépassée, la Kfor avait fait appel aux hélicoptères pour sauver six religieuses serbes. Mère Anastasia, responsable de la petite communauté, avait dû être emmenée de force, refusant d'être évacuée.
Un calme précaire est revenu sur le Kosovo, tandis que débutaient à Vienne, en février 2006, d'interminables négociations pour déterminer l'avenir de la province irrédentiste de Serbie. Les soeurs, elles, sont revenues à Devic, en ruines, ses murs noircis et maculés d'inscriptions obscènes. Accompagnées, cette fois, d'un détachement de la Kfor qui bivouaque dans des conteneurs de fortune, pour parer à une nouvelle flambée de violence. L'Otan a bien retenu les leçons de 2004 : au titre du plan « Ahtisaari » - du nom de l'ex-président finlandais - sur le statut futur du Kosovo, objet actuellement de houleuses discussions au Conseil de sécurité des Nations unies à New York, les lieux de culte et autres monuments religieux doivent être surveillés par les 16 500 soldats déployés sur le terrain.
Le risque est grand : les extrémistes des deux bords pourraient être tentés de faire capoter le processus, en provoquant un incident grave. Du côté de Belgrade, il s'agit d'éviter une sécession définitive du Kosovo, considéré comme le berceau de la nation serbe ; du côté de Pristina, on se prépare à déclarer unilatéralement son indépendance, si les pourparlers à New York venaient à s'enliser.
Alors, à Devic, on garde l'arme au pied, prêt à toute éventualité dans cette zone boisée et reculée. À l'entrée du camp, des légionnaires émergent d'un conteneur, aussitôt assaillis par une nuée de chiots surgis de nulle part. « Ce sont nos meilleurs gardiens, assure le capitaine Sacchi, tandis que deux apprentis molosses tentent joyeusement d'agripper les mollets des visiteurs. On les a recueillis, et ils nous rendent bien service. » À l'extrémité du sentier, des toits de tuile apparaissent, découvrant la superstructure, intacte, du monastère, à l'exception d'un premier bâtiment, effondré. La vie a repris à Devic, au rythme des travaux de rénovation et des rondes discrètes des soldats français. Dans une cour intérieure, quelques ouvriers silencieux rénovent la charpente du corps d'habitation principal, à l'ombre des cerisiers japonais en fleur, épargnés par la furie des émeutiers. Les légionnaires ont établi un double périmètre de sécurité. Les religieuses serbes ne goûtent guère la présence de ces hommes en arme dans un lieu sacré, mais elles se sont fait une raison. Sans eux, la vie ne tiendrait sans doute qu'à un fil. « Nous avons une relation bien établie avec les soeurs, précise un lieutenant de la Légion. Nous ne les dérangeons pas, et elles nous laissent faire notre travail. »
Mère Anastasia, justement, surgit dans l'embrasure d'une lourde porte en bois. Petit bout de femme, la mère supérieure, toute drapée de noir, en impose par sa présence. Il s'agit de se faire respecter des soldats, dont elle affecte de tolérer la présence du bout des lèvres. « Il faut bien vivre », murmure-t-elle, en présentant aux visiteurs les précieuses reliques orthodoxes sauvées des pilleurs. Voilà quelques jours, les légionnaires sont venus lui annoncer que leur patiente restauration de la petite chapelle située en contrebas était achevée.

Avare en remerciements, la mère supérieure est descendue s'informer du travail accompli, sous le regard amusé des bérets verts français. À ses voisins albanophones de Skanderaj, en revanche, elle n'a toujours pas pardonné. Tous les jours, elle exige une escorte pour se rendre en ville faire des courses, dans son véhicule toujours immatriculé en Serbie, alors que les anciennes plaques minéralogiques ont été remplacées par de nouvelles, affublées des lettres « KS » pour Kosovo, sur ordre de la Minuk, mission de l'ONU en charge de l'administration du Kosovo depuis huit ans. Les policiers, eux, sont sommés de se tenir à distance de la revêche religieuse : ils ont tout simplement le tort d'être albanais. Mère Anastasia redoute tout particulièrement que la KPS, la police du Kosovo, ne prenne la relève de la Kfor à l'issue d'une période de transition de quatre mois, débattue au Conseil de sécurité. Et encore, il vaut mieux ne pas évoquer avec elle l'éventualité d'une indépendance prochaine du Kosovo. « Tout est calme pour le moment, mais nous restons très vigilants, reprend le capitaine Sacchi. Un jour prochain, le monastère pourrait être à nouveau visé. Bien que notre dispositif de défense ait été renforcé, il nous faudra alors envisager de procéder à nouveau à l'évacuation de ces dames. Et nous ne pourrons pas faire de sentiments. » La mère Anastasia, en retrait, esquisse une moue de désapprobation : cette fois-ci, il lui faudra suivre les soldats, sans faire de vagues.
Mon seul regret
RENAUD GIRARD
LE FIGARO, 14/10/2007
 
 MINISTRE des Affaires étrangères est un curieux métier. Car à quoi juge-t-on qu'un ministre a bien réussi au Quai d'Orsay ? Doté d'une vaste culture et d'une capacité reconnue à jongler brillamment avec les questions internationales les plus complexes, Hubert Védrine a laissé au Quai d'Orsay le souvenir d'un excellent ministre, d'un « vrai professionnel », comme on dit dans la novlangue de la télé. Mais faute d'avoir réussi d'éclatantes négociations, l'histoire le reconnaîtra-t-elle comme un « grand » ministre ? Il ne semble pas le penser lui-même. D'où les regrets, ou plutôt « les frustrations » qu'il exprime aujourd'hui, avec la distance d'un homme bien dans sa peau, heureux dans sa nouvelle vie de consultant indépendant (au profit de quelques grandes entreprises françaises, ou, parfois, de l'État, comme dans le cadre de la mission de réflexion que lui a confiée le président Sarkozy sur les réponses que la France devrait apporter aux défis de la globalisation).
« Que la conférence de Rambouillet sur le Kosovo, que j'avais organisée avec Robin Cook , n'ait pas réussi et que nous n'ayons pas pu éviter l'action de l'Otan, fut, pour moi, une énorme frustration», confie, non sans un brin d'émotion, Hubert Védrine. Au début de 1999, la guerre anti-insurrectionnelle que mènent les forces de Belgrade contre les guérilleros de l'UCK (Armée de libération du Kosovo ) commence à prendre une sale tournure. Hantés par les massacres qui avaient émaillé la guerre civile de Bosnie (1992-1995), les Occidentaux veulent régler une fois pour toutes le statut de cette province, berceau de l'Église orthodoxe serbe au Moyen Âge, mais aujourd'hui peuplée à 90 % d'Albanais. Travaillant main dans la main avec son homologue britannique, Védrine monte en France une conférence pour mettre fin à la guerre du Kosovo, comme la conférence de Dayton (novembre 1995), parrainée par les Américains, avait mis fin à la guerre de Bosnie.
En février 1999, se réunissent donc, dans l'enceinte du château de Rambouillet, les délégations serbe et albanaise, et les représentants des six pays du Groupe de contact sur l'ex-Yougoslavie (Allemagne, États-Unis, France, Grande- Bretagne, Italie, Russie). « Je me suis heurté à l'autisme de Milosevic, qui a désespéré sa propre délégation », raconte Védrine. L'homme fort de Belgrade, qui s'était déplacé à Dayton, n'a même pas fait le voyage de Rambouillet. De Serbie, il refuse les ouvertures pourtant entérinées par sa délégation.
« C'est vrai que je n'ai, également, pas été aidé par Madeleine Albright qui était farouchement pro-albanaise ! », se souvient l'ancien patron du Quai d'Orsay. Interrogée par des journalistes à Rambouillet, la responsable de la diplomatie américaine avait dit ouvertement que si les Serbes ne signaient pas, ils « seraient bombardés », et que si les Albanais ne signaient pas, « nous arrêterons de les aider » !
Le 20 mars 1999, les avions de l'Otan commencent leurs bombardements contre la Serbie et Belgrade. C'est la première fois qu'une capitale européenne est bombardée depuis 1945. « Tout le monde pensait qu'une frappe démonstrative suffirait pour faire changer d'avis Milosevic », se souvient Védrine. La campagne aérienne durera 79 jours... À la mi-juin, les forces serbes laissèrent volontairement le Kosovo aux soldats de l'Otan, lesquels se montrèrent incapables d'empêcher l'épuration ethnique contre les non-Albanais. La promesse faite par le président Clinton au début de la guerre de l'Otan d'un « Kosovo multiethnique et pacifié » n'est pas tenue.
Aujourd'hui, le statut du Kosovo n'est toujours pas réglé. Les Américains, suivis par les Anglais et les Français, préconisent l'indépendance de la province, laquelle est toujours juridiquement administrée par l'ONU. Mais Belgrade ne veut pas en entendre parler pour le moment. Et la Serbie jouit du soutien crucial de la Russie, qui menace d'opposer son veto à toute résolution du Conseil de sécurité de l'ONU qui ne reposerait pas sur un compromis accepté par les Serbes.
Hubert Védrine a également beaucoup travaillé à la résolution du problème israélo-palestinien, « une question qui pourrit les relations entre l'Occident et le monde musulman, entre l'Europe et les pays arabes, entre les États-Unis et l'Europe ». En janvier 2001, à la fin du gouvernement Barak, l'échec des négociations de Taba est pour lui une nouvelle « frustration » Mais il est vrai que, sur ce dossier, la France n'était pas en première ligne, alors qu'à Rambouillet, le patron du Quai d'Orsay tenait indéniablement le rôle de chef d'orchestre...

©2009 Ambassade de Serbie à Paris
Untitled Document